Entrepreneuriat, identité québécoise et écriture | Entretien avec Kim Thúy

Christophe Moquin | 9 avril 2026 | 10:53
Kim Thúy en conférence, organisée par la SADC de La Matapédia, le 8 avril à la salle Jean-Cossette d'Amqui

Notre équipe s’est entretenue avec l’auteure Kim Thúy. À nos micros, elle s’est livré sur la conférence qu’elle a donné à Amqui le 8 mars dernier, sur l’identité québécoise et sur son métier.

Kim Thúy est d’origine vietnamienne. Toute jeune, sa famille a quitté le pays natal et est arrivée au Québec en 1979. Elle est reconnue, entre autres, pour avoir écrit de nombreux romans, dont Ru, publié en 2009, inspiré de son parcours de réfugié, qui est rapidement devenu un best-seller et qui a gagné plusieurs prix. Elle a aussi écrit la pièce de théâtre biographique Am, joué au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 2025.

Entretien avec Kym Thuy

Parlez-moi de la conférence que vous donnez ce soir.

« C’est organisé par la SADC de La Matapédia. C’est un luxe extraordinaire ou un privilège extraordinaire que nous avons ici, dans notre pays, d’avoir des organismes qui sont là pour nous soutenir, nous accompagner à rêver, à développer nos projets, à devenir entrepreneur. Puis, un entrepreneur c’est quoi? C’est de réaliser des projets, tout simplement, que ce soit un entrepreneur culturel ou autres. Dans ma tête, un artiste est un entrepreneur, parce qu’on est des travailleurs et des travailleuses autonomes, on doit s’autogérer, on doit décider où aller, comment faire, comment grandir, comment continuer à faire notre travail et tout ça ».

Sur un autre sujet, dans votre parcours, vous êtes arrivé au Québec très jeune. Comment, à ce moment, voyez-vous le Québec ?

« Je ne savais rien du Québec. Donc, on a découvert, vraiment, un petit pas à la fois, un peu comme un road trip. On découvre une ville à la fois, un endroit à la fois, puis, chaque jour, c’est un émerveillement de plus, et je n’ai pas fini. Ça fait 47 ans que je suis au Québec et je suis encore émerveillé par la beauté des valeurs que nous avons. Je ne parle même pas ici de la beauté du territoire. Ça, c’est une évidence. Il n’y a rien à dire et j’ai eu la chance de visiter quand même beaucoup, à travers mon travail. Je dirais même, j’ai peux être visité plus le Québec que la moyenne des ours, grâce à mon travail.

Le territoire, c’est une chose, mais je dirais beaucoup plus les valeurs que nous avons en commun, nous tous, c’est-à-dire l’harmonie, et si j’ai un mot à utiliser pour décrire le Québec, c’est la tendresse. On est dans la tendresse, on est très loin de la violence, on est allergique à la violence dans notre culture québécoise francophone. Pour moi, ça, c’est une valeur qui nous ouvre tellement de portes vers la beauté à tous les niveaux. Je découvre, oui, encore, après 47 ans, à quel point ce trait de caractère est ancré dans nos gènes, dans notre ADN. Ce n’est pas quelque chose qui est appris, c’est vraiment quelque chose qui est écrit dans les gènes, parce qu’on a la chance d’être dans un pays en paix depuis au moins 200 ans ou plus. C’est comme si on a été purifié, d’une certaine manière, de vivre dans un lieu où on n’a pas vu de sang coulé sur notre territoire, et ça nous permet de cultiver cette tendresse et de le transmettre d’une génération à une autre ».

Vous faites un pas vers ma prochaine question. Pour vous, c’est quoi l’identité québécoise ?

« On dit souvent, avec erreur je dirais, qu’on est simple, qu’on est un peu naïf, qu’on voit la vie de façon un peu innocente, avec une note péjorative. Moi, je dirais que non. Ce que nous avons, c’est la pureté. Pour arriver à la pureté, c’est très difficile. Notre culture à nous, si je dois comparer, ce n’est pas la bière, ce n’est pas du café, c’est de l’eau pure. C’est de l’eau cristalline et pour arriver à ça, c’est très difficile. Une mauvaise eau peut être utilisé pour faire du café, pour faire de la bière, parce que les goûts vont cacher l’eau ».

Parlons maintenant de votre travail. Comment voyez-vous votre carrière ?

« Oh mon dieu. Je ne trace pas de parcours, je n’ai pas besoin, parce que je vis, justement, dans un pays qui me permet de tout faire. J’ai l’impression que notre pays, c’est un champ libre. C’est vraiment comme on voit sur le territoire, c’est-à-dire que tu peux tourner à gauche, à droite, tout droit, faire ce que tu veux. Il n’y a pas de barrière, il n’y a pas de mur érigé, on ne voit pas de fils barbeler nulle part. On a le droit d’aller partout, de tout essayer. Donc, pour ma carrière, j’espère que je ne la connais pas encore. J’espère que ma prochaine étape est inconnu, parce que justement, on est toujours dans cette exploration et on est probablement le seul pays qui me permet d’essayer d’être avocate pendant 5 ans. Tu veux changer, changes, ouvres un resto. Tu ne réussis pas, bien changes, écrit un livre. Puis, quelqu’un t’invite à écrire une pièce de théâtre, pourquoi pas. Quelqu’un t’invite à faire un film, ah, bien oui, pourquoi pas. Tout est possible. Ma carrière est le portrait même de ce qu’est le Québec, le portrait de toute notre liberté, la liberté d’être, de suivre le vent, c’est extraordinaire ».

En terminant, selon vous, quelle est l’importance des mots ?

« On est probablement la seule espèce, qu’on connaît jusqu’à maintenant, qui a réussi à inventer des signes abstraits, c’est comme des dessins, nos lettres, et des sons, abstraits aussi, on invente des sons, mais, à partir de ces sons là, à partir de ces lettres-là, on peut ressentir quelque chose en lisant un mot. Quand on lit le mot nostalgie, on ressent l’émotion. Quand on lit le mot ravissement, on ressent autre chose. C’est une émotion autre que nostalgie. Pourtant, ce sont juste des sons abstraits.

Les mots sont très importants, parce qu’ils viennent provoquer une émotion très précise dans nos têtes. Alors, ceux qui ont un micro, qui parlent, ou ceux qui ont un pouvoir d’influence, pour moi, ils ont la responsabilité d’utiliser le mot juste, d’aller provoquer l’émotion juste, et non pas utiliser les mots comme des armes.

Les mots peuvent être les remèdes, mais aussi, peuvent être des armes. Donc, il faut faire très attention. Les mots ont un pouvoir peut-être incomparable. On croit que se sont les balles, que se sont les canons, mais on peut détruire quelqu’un juste en utilisant des mots, sans jamais utiliser une seule arme, et l’effet est peux être encore plus insidieux, parce qu’une blessure, ça cicatrice, mais un mot d’humiliation va rester toute notre vie ».